CNRS

Search




Home > Events

Le sabar transnational, au-delà du noir et blanc ? Appropriations, transactions et émotions dans la diffusion du sabar en Europe

Avec Alice Aterianus-Owanga (Université de Lausanne), le jeudi 7 juin 2018, de 14h à 16h à la MSHS (Nice, salle 128), dans le cadre du séminaire « Circulations transnationales et blocages des pratiques culturelles » (S. Andrieu, CTEL ; C. Rinaudo, URMIS), Axe 3 de la MSHS : Mondialisations, circulations, altérités.
Plan d’accès

Ce projet étudie la transnationalisation de pratiques et de styles culturels par lesquels de nouveaux modes d’expression des altérités se produisent et se diffusent tout en envisageant simultanément les différentes dynamiques de blocages qui empêchent les acteurs de circuler. La prise en compte de l’articulation entre mobilité et blocage permettra de travailler la question des styles de vie réelles des artistes aux carrières transnationales et celles rêvées, de tous ceux, qui faute de pouvoir circuler, élaborent des imaginaires créatifs où l’ailleurs, l’altérité et la manière de se situer dans le monde se trouvent questionnés. Dans un contexte où la fermeture des frontières nationales et le durcissement des politiques migratoires vont de pair avec une marchandisation des expressions culturelles de groupes minoritaires et un goût pour les esthétiques de l’ailleurs de plus en plus affirmé, il s’agira également de questionner les représentations médiatiques de ces productions culturelles et leur impact dans la construction des subjectivités individuelles tout autant que dans celle des imaginaires nationaux. Ouvert sur une large diversité de pratiques culturelles (musique, danse, théâtre, arts plastiques, cinéma…) l’objectif est de considérer les apports des différentes disciplines et approches méthodologiques à partir desquelles cet objet est abordé dans les équipes de recherche impliquées.

Résumé

Le terme sabar désigne à la fois un instrument de musique, un événement festif, et un répertoire de danses, présents chez l’ethnie wolof et lébou du Sénégal (Penna Diaw 2005, Tang 2008, Dessertine 2010). Danse de cercle pratiquée autrefois essentiellement par les femmes, le sabar a connu de nombreuses évolutions dans les dernières décennies : d’une part à l’intérieur du Sénégal par le biais des mises en spectacles sur les scènes de ballet contemporains (Neveu-Kringelbach 2013), qui a amené à ce qu’elle soit aujourd’hui pratiquée de plus en plus par des groupes mixtes, et mélangée avec d’autres genres musicaux ; d’autre part au travers des migrations et des mobilités des danseurs qui la diffusent au-devant du monde, auprès d’un public de plus en plus nombreux d’adeptes de sabar (Ross 2008 ; Bizas 2014). A l’intérieur du marché des « danses africaines » (Lassibille, 2009), un réseau transnational de « sabaristes » réunit des danseurs, des musiciens et des élèves circulant entre différentes villes d’Europe et d’Afrique, pour partager des moments d’interaction musicale et dansée. Différentes études anthropologiques ont examiné la manière dont les pratiques musicales et dansées accompagnaient la fabrique, la représentation et l’incorporation d’une nation imaginée (Askew 2001 ; Hugues-Freeland 2008). Parallèlement, d’autres travaux ont examiné comment les musiques, les danses et les systèmes de sens et de normes qu’elles véhiculent voyageaient pour être appropriées dans d’autres contextes d’implantation, comme dans les cas de la salsa, du tango, du hip-hop, ou encore de la kizomba, danses désormais « globalisées » et resignifiées en différents endroits.
A partir de l’examen du processus (en cours) de diffusion transnationale d’une forme musicale et dansée, le sabar, cette conférence examinera comment l’adoption et la transmission d’un répertoire hors de ses frontières initiales peut également être significatif de résistance aux relocalisations, et constituer un support d’affirmations de « traditions », de frontières et d’identités nationales déterritorialisées. Cette présentation se basera une ethnographie intensive et multisituée des réseaux de diffusion des danses africaines et du sabar plus particulièrement, entre différentes villes du continent européen (en Suisse romande et en France) et du Sénégal. Dans un premier temps, je retracerai les trajectoires migratoires au travers desquelles le sabar s’est diffusé en Europe, et j’examinerai comment les situations d’enseignement et de performance du sabar développées en Europe recréent des valeurs, des émotions et des hexis corporelles réaffirmant la singularité d’une communauté nationale imaginée, s’affirmant comme à la fois « sénégalaise » et ouverte au monde. Je reviendrai ce faisant sur les controverses et résistances soulevées dans le milieu du sabar autour de la transmission d’un « patrimoine » sénégalais auprès d’un public européen de « toubabs », et sur les enjeux postcoloniaux mis en exergue par la marchandisation de cette pratique, en lien avec les débats actuels sur l’idée d’appropriation culturelle. Dans un second temps, je décrirai quelques cas de « conversions [chorégraphiques] à l’africanité » (Raout, Chabloz, 2009) d’élèves occidentales et les modalités d’appropriation de cette danse selon leurs trajectoires individuelles. J’analyserai ainsi finalement comment ces danses en migration créent bel et bien des instants de reconfiguration des barrières entre le soi et l’autre, entre l’Afrique et l’Europe, par les émotions et modes d’interaction singuliers qui circulent au travers de la danse, mais que ces moments ne dissolvent pour autant ni la racialisation des rapports sociaux, ni les affirmations nationalistes, ni les asymétries traversant ce monde de l’art.

Biographie
- Alice Aterianus-Owanga est anthropologue, actuellement Maitre assistante à l’Université de Lausanne (boursière du programme Ambizione du Fonds National Suisse). Spécialiste du hip-hop et de l’histoire des musiques urbaines au Gabon, elle travaille désormais sur les réseaux et identifications développés autour de l’enseignement des danses sénégalaises entre le Sénégal, la France et la Suisse. Réalisatrice de plusieurs films documentaires, elle a co-dirigé divers ouvrages collectifs et écrit de nombreux articles sur l’anthropologie des pratiques musicales et dansées.
- Son ouvrage « Le rap ça vient d’ici ! » Musiques, pouvoir et identités dans le Gabon contemporain a reçu le prix « Coup de Cœur » de l’Académie Charles Cros en 2018.