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Thème 1. Migrations et circulations

Dans le précédent quinquennal, les chercheur-e-s de l’Urmis abordaient dans deux axes différents la mobilité des personnes et les circulations scientifiques, culturelles ou techniques. Les approches de la mobilité des personnes (thème 1) étaient plutôt influencées par une perspective transnationale (ou celle des « nouvelles migrations ») qui, depuis les années 1990, semblait permettre de dépasser le cadre des Etats-nations pour aborder une interconnexion de plus en plus affirmée entre des lieux, des individus longtemps tenus à distance les uns des autres. De son côté (thème 4), l’analyse des différentes circulations matérielles et immatérielles (savoirs culturels, techniques, académiques) abordait les phénomènes de diffusion et de connexions à travers le monde, en s’intéressant au processus d’ajustements, d’adaptations, de négociations, de réinterprétations et d’appropriations, sans réellement poser la question des acteurs, qu’ils soient passeurs ou médiateurs ou bien simples pratiquants, et sans s’arrêter sur le rôle des États-nations dans ces circulations. Si les circulations peuvent être étudiées de façon autonome par rapport aux migrations, il apparaît pertinent, dans certains contextes, de les relier analytiquement, ne serait-ce parce que toutes deux sont insérées dans des systèmes de contraintes ou d’opportunités et de ressources évolutifs. Nos travaux nous conduisent ainsi à réinterroger la perspective d’une fluidité des circulations/mobilités à la lumière des dynamiques sociales, spatiales et politiques que l’on voit apparaître aujourd’hui, et en lien avec les débats internes aux sciences sociales.

De nouvelles dynamiques sociales, spatiales et politiques à analyser

Ce que les médias nomment en Europe « la crise des migrants », qui renvoie à une crise de l’accueil, est à nos yeux le révélateur d’une tendance que la recherche sur les migrations ne peut ignorer. Certes, elle symbolise la réaffirmation des Etats – et à travers eux des frontières – dans l’arène internationale ; cependant, plus qu’un « retour de l’Etat », qui n’a jamais disparu, surtout lorsqu’il est question de migration, la tendance est plutôt à la définition et à la mise en œuvre d’une forme de gouvernance internationale de la mobilité qui concerne autant les États du Nord que ceux du Sud. Cette gouvernance internationale s’inscrit dans le cadre de politiques néo-libérales, au sein desquelles les migrations ont un statut ambivalent. Promues comme valeur distinctive, paradigme de la globalisation, d’un côté, elles sont contrôlées, empêchées selon les situations, les populations, les types de frontière, d’un autre côté. De même, si la circulation des biens matériels ou immatériels, des signes et des formes symboliques, est plutôt portée par des logiques d’ouverture et de globalisation, elle ne peut s’extraire des rapports de domination, des déséquilibres et inégalités marchandes produits par ce même libéralisme économique. Cette gouvernance internationale de la mobilité s’appuie sur des systèmes, des formes de discours, de pratiques politiques, des normes produites et diffusées à différentes échelles, de l’État aux instances internationales. Une hypothèse, au sujet des migrations et des circulations, est que la diffusion/imposition de ces normes et pratiques politiques participe à la fois d’une uniformisation des politiques (au Nord comme au Sud), tout en reproduisant/poursuivant les logiques de dominations héritées de l’impérialisme.

Dans le champ des migrations, les politiques restrictives, qui ont fait l’objet de nombreux travaux à l’Urmis, n’ont pas subi d’inflexions substantielles au cours des dernières années, mais leur volet répressif tend à s’affirmer et engendre d’autres configurations sociales : l’enfermement des migrants, l’apparition de camps informels aux frontières, et à l’intérieur des Etats, la construction de murs, les refoulements illégaux, etc. Ce modèle du blocage, du refoulement s’étend au-delà des frontières européennes ou états- uniennes. D’autres États (Mexique, Kenya, Ethiopie, Niger, Afrique du Sud, l’Angola, etc.), dans lesquels nous travaillons, adoptent ce même modèle, produisant alors des configurations politiques et sociales comparables à celles que nous retrouvons en Europe ou aux Etats-Unis. Les migrations inversées, quant à elles, ouvrent un questionnement sur la redéfinition de rapports de pouvoir Nord-Sud.

Si les circulations des biens matériels et immatériels sont moins touchées par ces logiques de contrôle, il n’en reste pas moins que les déséquilibres marchands sont aussi producteurs de contrôle, ou du moins de limites à la circulation. Comment ces limitations influencent-elles l’ensemble des formes de mobilité ? En quoi reproduisent-elles des rapports de domination anciens ou participent-elles à la reconfiguration de ces rapports ? L’analyse de ces reconfigurations, des migrations comme des circulations, nous apparait comme une grille de lecture particulièrement féconde, pour comprendre à la fois comment des rapports inégalitaires perdurent et se transforment dans le cadre de ce « modèle » de gouvernance internationale.

L’articulation des migrations et de dimensions matérielles et immatérielles de circulation constitue une autre clef d’entrée, au sens où elle permet d’interroger les arrangements, ajustements entre mobilité et immobilité, possibilité de migrer ou non, dans ces contextes de limitation. L’utilisation de nouveaux outils de communication par exemple modifie à la fois le rapport à la mobilité et les effets et conditions de la mobilité à différentes échelles temporelles (de l’échange d’informations sur les routes et les conditions de la migration parfois actualisée en temps réel grâce aux applications Smartphone, aux éventuelles modifications de la perception de l’éloignement). Les circulations technologiques proposent quant à elles des agencements inédits des techniques hautes et basses (high tech/ low tech), anciennes et récentes, qui résultent de productions collaboratives impliquant des mobilités d’acteurs diverses et inégalement distribuées. La question de l’autonomie de ceux qui circulent ou non doit être reposée. Comment penser l’autonomie dans ces contextes, non pas comme une forme d’individualisme, mais plutôt comme un ensemble d’ajustements, d’arrangements individuels et collectifs face à ces mêmes contextes ?

Se situer dans les débats des sciences sociales

D’un point de vue épistémologique, tandis que depuis les années quatre-vingt-dix le paradigme transnational a dominé les recherches sur les migrations et les circulations, les présupposés véhiculés par cette perspective sont aujourd’hui remis en cause. Cette approche valorise les capacités des acteurs (les savoir-faire et les savoir-être de la mobilité), des objets, des savoirs et des pratiques à se mouvoir dans des espaces outrepassant les limites des États, se jouant des frontières. Elle a contribué à façonner une image du migrant, comme des objets, en lien avec le processus de globalisation, gagnant une autonomie qui s’illustrerait par une mobilité accrue. Cette mobilité accrue a pu faire oublier la reproduction des rapports de domination dont elle était potentiellement porteuse, et les hiérarchies dans les formes et les réseaux de diffusion. Elle a pu faire oublier aussi que les mobilités comme les circulations restaient marquées par les paradigmes de la contrainte, de l’incertain ou du risque, ceux-ci pouvant introduire des éléments de distinction/différenciation au sein de ceux/ce qui bougent, et entre ce qui est mobile et ce qui ne l’est pas. Comment penser aujourd’hui ce balancement/cette articulation entre les dimensions de l’autonomie (qui ont construit le transnationalisme), la prise en compte du contrôle qui se raffermit et les modes de hiérarchisation qui traversent ces ensembles ?

Les recherches menées à l’Urmis et ailleurs soulignent aujourd’hui la dimension contrainte d’une partie des mobilités : circuler n’est pas forcément le reflet d’une liberté, mais peut être le résultat d’une injonction à ne pas s’installer, à s’installer ailleurs ou le résultat d’une succession d’étapes sans installation envisageable. Ainsi, si la mobilité avait pu sembler s’affranchir des contraintes de la migration (installation/intégration), elle renvoie aujourd’hui à des pratiques, qui sont autant de reflets des logiques de domination, de hiérarchies aux différentes échelles du social et du politique. Pour autant, la circulation des idées, des savoirs, des pratiques et des signes culturels continue de se déployer selon des circuits et configurations qui ne recoupent pas les frontières des Etats. Le contournement, l’évitement, le travestissement sont certains des dispositifs adoptés pour permettre ou faciliter la circulation des idées et des pratiques, notamment culturelles, religieuses ou marchandes. Les techniques servant de support à ces circulations ne cessent de se renouveler et de se diversifier. L’internet et ses nouvelles pratiques (le hashtag, le deep web, etc.) ont pris la place que la presse, le disque ou la radio tenaient il y a un siècle, avec de nouveaux risques et de nouveaux enjeux qui leurs sont associés.

Plus encore, nos travaux explorent la façon dont les acteurs s’organisent en réseaux et reconfigurent les relations à l’espace, voire à l’Etat-Nation, par la mobilisation de symboles culturels et identitaires à distance. Ils cherchent à problématiser le lien entre migrations de personnes et circulations des pratiques culturelles, passant d’une analyse centrée sur la capacité des acteurs à maintenir, transmettre, développer et réinventer des éléments de « leur culture » en situation migratoire à l’étude de la circulation de pratiques culturelles par lesquelles de nouveaux modes d’expression des identités et des altérités se produisent et se diffusent. De ce point de vue, la question n’est pas de savoir comment les pratiques circulent avec les migrants, mais de comprendre d’abord comment les personnes, les idées, les technologies, les marchandises et les pratiques culturelles sont impliquées dans les mobilités spatiales qui traversent le monde.

En développant une réflexion approfondie sur la circulation des savoirs, en parallèle de ces réflexions plus globales sur les mobilités et les circulations, l’objectif est d’adopter une perspective double sur les reconfigurations contemporaines. Les épistémologies de la mobilité et des circulations qui se construisent traversent les espaces – au sens concret - et les espaces académiques. Interroger la circulation des savoirs permet à la fois d’approfondir la réflexion sur les logiques de la circulation, mais aussi d’adopter un regard réflexif sur les épistémologies que nous mobilisons. En quoi ces épistémologies sont-elles le reflet de hiérarchies qui se déploient à diverses échelles et selon différents régimes d’historicité ? Et comment à l’inverse permettent-elles de décrypter des formes de circulations, de mobilités qui se déploient à la marge, c’est-à-dire sans tenir compte des centralités, des lieux du pouvoir ?

Articuler l’étude des migrations à celle des circulations permet ainsi de prolonger nos réflexions sur les formes anciennes et nouvelles de mobilités humaines ou non-humaines, tout en prenant en compte de façon centrale le rôle joué – ou non - par les Etats, afin d’apprécier simultanément les rapports de pouvoirs ainsi que les capacités et les stratégies de résistances des individus et des groupes. L’attention portée aux reconfigurations migratoires (Nord-Sud, Sud-Sud) doit par ailleurs nous conduire à étudier, dans la longue durée, les statuts des individus et des groupes et leurs redéfinitions à travers la mobilité, dans une perspective attentive aux temporalités (âges de la vie, générations) et aux contextes. Il s’agit dans cette perspective d’approcher les univers de sens et de référence des acteurs en cherchant à comprendre comment ils s’orientent dans les différentes situations qu’ils rencontrent en lien avec une mobilité présente, passée ou à venir.

Ces aspects mobilisent différentes échelles et contextes d’observation, reliant pratiques individuelles, déploiements collectifs au sein de microcosmes sociaux, et échelle plus globale, pour comprendre comment des dynamiques multiples s’articulent dans les migrations et les circulations, à la confluence de contraintes et d’opportunités nouvelles. Prenant acte de l’intensification des échanges au niveau mondial, ce projet cherche à les aborder dans toute leur complexité, aux différents niveaux où ils se jouent. Cette perspective oblige à une lecture dynamique des phénomènes historiques, anthropologiques, sociologiques et géographiques.